Karlfried Graff Durkheim

 

Récit d'Éveil de l'auteur

 

«  Cela se passait dans l’atelier du peintre Wlli Geiger. Ma future femme, qui était de ses amis, avait ouvert par hasard le Tao Te King. Elle commença à lire le onzième aphorisme:

Trente rayons se rencontrent dans le moyeu.

Mais c’est le vide en lui qui crée la nature de la roue.

Les vases sont fait d’argile.

Mais c’est le vide en eux qui fait la nature du vase.

Et cela survint. En entendant le onzième aphorisme, je fus frappé d’un éclair. Le voile se déchira; j’étais éveillé. J’avais éprouvé cela. Tout le reste était et cependant  n’était pas, était ce monde et en même temps transparent à un autre…… Cet état exceptionnel dura tout le jour et une partie de la nuit. Il m’avait définitivement marqué. J’avais vécu ce dont ont témoigné, à travers tous les siècles,  des hommes qui, une fois, à un moment de leur vie, ont vécu une expérience. Elle les a frappés comme l’éclair et les a liés pour toujours au courant de la vraie Vie, »

(Karlfried Graf Dürckheim, Pratique de l’expérience spirituelle, Le Rocher.)

«  Cela se passait dans l’atelier du peintre Wlli Geiger. Ma future femme, qui était de ses amis, avait ouvert par hasard le Tao Te King. Elle commença à lire le onzième aphorisme:


Trente rayons se rencontrent dans le moyeu.

Mais c’est le vide en lui qui crée la nature de la roue.

Les vases sont fait d’argile.

Mais c’est le vide en eux qui fait la nature du vase.


Et cela survint. En entendant le onzième aphorisme, je fus frappé d’un éclair. Le voile se déchira; j’étais éveillé. J’avais éprouvé cela. Tout le reste était et cependant  n’était pas, était ce monde et en même temps transparent à un autre…… Cet état exceptionnel dura tout le jour et une partie de la nuit. Il m’avait définitivement marqué. J’avais vécu ce dont ont témoigné, à travers tous les siècles,  des hommes qui, une fois, à un moment de leur vie, ont vécu une expérience. Elle les a frappés comme l’éclair et les a liés pour toujours au courant de la vraie Vie, »

(Karlfried Graf Dürckheim, Pratique de l’expérience spirituelle, Le Rocher.)

Ma conscience perd son train habituel, celui de la réflexion et du calcul. Le temps ralentit. Je vole. Le ciel retient son haleine. Les étoiles ne bougent pas.


« Incroyable: j’ai deux corps! L’un sur terre, l’autre en l’air. Tandis que je distingue toujours, aussi ténu qu’un souvenir, le sable bloquant mes jambes et mon torse, je flotte… Le prisonnier grelotte en bas et l’affranchi, léger,  impalpable, s’élève tranquillement au-dessus du paysage, ne souffrant ni du froid ni du vent, délesté même de la respiration.

Fais chaud, fait bon, ici.

Ma conscience perd son train habituel, celui de la réflexion et du calcul. Le temps ralentit. Je vole. Le ciel retient son haleine. Les étoiles ne bougent pas.

D’où vient cette force qui m’a placé si haut et m’y maintient?

Je ne comprends rien…Vient-il de l’extérieur? De l’intérieur? Je ne le reconnais pas, je ne le localise pas. Les repères s’abolissent.

Voilà que ça change déjà…J’ai l’impression que la force réintervient. Elle…elle m’agrandit! Oui, elle distend mes membres, me rend colossal, m’étend aux dimensions du massif montagneux, je vais dominer et tapisser le Sahara.

La force résiste.

Elle m’écartèle sans me briser; au contraire, ce démantèlement me comble de suavité. Délicieux

Une paix m’envahit…

Le temps achève sa mue: il s’immobilise. Cessant de s’écouler, il devient riche, résonnant, intense, doté de milliards de couches. Le voilà épais, le temps…Nul besoin d’égrener les  secondes, il est.

Joie

Flamme.

La force fonce.Je me  laisse prendre. Elle me pénètre le corps, l’esprit. Me voici irradié!

J’épouse la lumière.

Éblouissant.

Fulgurant.

Je sens tout.

D’un coup,  j’appréhende la totalité.

Les termes fuient. Peu importe! Une voix de mon esprit me souffle que je formulerai plus tard. Pour l’heure, il faut s’abandonner. Et recevoir…

J’embrasse…

J’embrase…

Flamme.

Je suis flamme.

Lumière croissante. Insoutenable.

De même que je ne pense plus en phrases, je ne perçois plus avec les yeux, les  oreilles, la peau. Incendié, je m’approche d’une présence. Plus j’avance, moins je doute. Plus j’avance, moins je questionne. Plus j’avance, plus l’évidence s’impose.

« Tout a  un sens »

Félicité…

Je circule au sein d’un lieu sans pourquoi.

La flamme que je suis va rencontrer le brasier…je risque de disparaître…

Serait-ce la dernière étape?

Feu!

Soleil ardent. Je brûle, je fusionne,  je perds mes limites, j’entre dans le  foyer.

Feu…

L’éternité a duré une nuit. »

(Éric-Emmanuel Schmitt, La  nuit de feu, Albin Michel, 2015)