Eric Emmanuel Schmitt

 

Récit d'Éveil de l'auteur

 

« Incroyable: j’ai deux corps! L’un sur terre, l’autre en l’air. Tandis que je distingue toujours, aussi ténu qu’un souvenir, le sable bloquant mes jambes et mon torse, je flotte… Le prisonnier grelotte en bas et l’affranchi, léger,  impalpable, s’élève tranquillement au-dessus du paysage, ne souffrant ni du froid ni du vent, délesté même de la respiration.
Fais chaud, fait bon, ici.

Ma conscience perd son train habituel, celui de la réflexion et du calcul. Le temps ralentit. Je vole. Le ciel retient son haleine. Les étoiles ne bougent pas.

D’où vient cette force qui m’a placé si haut et m’y maintient?

Je ne comprends rien…Vient-il de l’extérieur? De l’intérieur? Je ne le reconnais pas, je ne le localise pas. Les repères s’abolissent.

Voilà que ça change déjà…J’ai l’impression que la force réintervient. Elle…elle m’agrandit! Oui, elle distend mes membres, me rend colossal, m’étend aux dimensions du massif montagneux, je vais dominer et tapisser le Sahara.

La force résiste.

Elle m’écartèle sans me briser; au contraire, ce démantèlement me comble de suavité. Délicieux

Une paix m’envahit…

Le temps achève sa mue: il s’immobilise. Cessant de s’écouler, il devient riche, résonnant, intense, doté de milliards de couches. Le voilà épais, le temps…Nul besoin d’égrener les  secondes, il est.

Joie

Flamme.

La force fonce.Je me  laisse prendre. Elle me pénètre le corps, l’esprit. Me voici irradié!

J’épouse la lumière.

Éblouissant.

Fulgurant.

Je sens tout.

D’un coup,  j’appréhende la totalité.

Les termes fuient. Peu importe! Une voix de mon esprit me souffle que je formulerai plus tard. Pour l’heure, il faut s’abandonner. Et recevoir…

J’embrasse…

J’embrase…

Flamme.

Je suis flamme.

Lumière croissante. Insoutenable.

De même que je ne pense plus en phrases, je ne perçois plus avec les yeux, les  oreilles, la peau. Incendié, je m’approche d’une présence. Plus j’avance, moins je doute. Plus j’avance, moins je questionne. Plus j’avance, plus l’évidence s’impose.

« Tout a  un sens »

Félicité…

Je circule au sein d’un lieu sans pourquoi.

La flamme que je suis va rencontrer le brasier…je risque de disparaître…

Serait-ce la dernière étape?

Feu!

Soleil ardent. Je brûle, je fusionne,  je perds mes limites, j’entre dans le  foyer.

Feu…

L’éternité a duré une nuit. »

(Éric-Emmanuel Schmitt, La  nuit de feu, Albin Michel, 2015)

Ma conscience perd son train habituel, celui de la réflexion et du calcul. Le temps ralentit. Je vole. Le ciel retient son haleine. Les étoiles ne bougent pas.


« Incroyable: j’ai deux corps! L’un sur terre, l’autre en l’air. Tandis que je distingue toujours, aussi ténu qu’un souvenir, le sable bloquant mes jambes et mon torse, je flotte… Le prisonnier grelotte en bas et l’affranchi, léger,  impalpable, s’élève tranquillement au-dessus du paysage, ne souffrant ni du froid ni du vent, délesté même de la respiration.

Fais chaud, fait bon, ici.

Ma conscience perd son train habituel, celui de la réflexion et du calcul. Le temps ralentit. Je vole. Le ciel retient son haleine. Les étoiles ne bougent pas.

D’où vient cette force qui m’a placé si haut et m’y maintient?

Je ne comprends rien…Vient-il de l’extérieur? De l’intérieur? Je ne le reconnais pas, je ne le localise pas. Les repères s’abolissent.

Voilà que ça change déjà…J’ai l’impression que la force réintervient. Elle…elle m’agrandit! Oui, elle distend mes membres, me rend colossal, m’étend aux dimensions du massif montagneux, je vais dominer et tapisser le Sahara.

La force résiste.

Elle m’écartèle sans me briser; au contraire, ce démantèlement me comble de suavité. Délicieux

Une paix m’envahit…

Le temps achève sa mue: il s’immobilise. Cessant de s’écouler, il devient riche, résonnant, intense, doté de milliards de couches. Le voilà épais, le temps…Nul besoin d’égrener les  secondes, il est.

Joie

Flamme.

La force fonce.Je me  laisse prendre. Elle me pénètre le corps, l’esprit. Me voici irradié!

J’épouse la lumière.

Éblouissant.

Fulgurant.

Je sens tout.

D’un coup,  j’appréhende la totalité.

Les termes fuient. Peu importe! Une voix de mon esprit me souffle que je formulerai plus tard. Pour l’heure, il faut s’abandonner. Et recevoir…

J’embrasse…

J’embrase…

Flamme.

Je suis flamme.

Lumière croissante. Insoutenable.

De même que je ne pense plus en phrases, je ne perçois plus avec les yeux, les  oreilles, la peau. Incendié, je m’approche d’une présence. Plus j’avance, moins je doute. Plus j’avance, moins je questionne. Plus j’avance, plus l’évidence s’impose.

« Tout a  un sens »

Félicité…

Je circule au sein d’un lieu sans pourquoi.

La flamme que je suis va rencontrer le brasier…je risque de disparaître…

Serait-ce la dernière étape?

Feu!

Soleil ardent. Je brûle, je fusionne,  je perds mes limites, j’entre dans le  foyer.

Feu…

L’éternité a duré une nuit. »

(Éric-Emmanuel Schmitt, La  nuit de feu, Albin Michel, 2015)